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dimanche 19 février 2017

Beaulieu : le mini-stre (2ème Partie)


Il suffit d'aller au cimetière de Beslé et de jeter un œil aux tombes de la famille Hervé de Beaulieu. On ne peut pas les manquer : un cyprès à la forme étrange, et qui n'est pas sans évoquer une statue de l'île de Pâques, les domine ; une grille peinte en blanc délimite un vaste quadrilatère où dorment de leur dernier sommeil les ancêtres et leurs serviteurs.

Au dos de l'une des stèles, et sur la pierre tombale avoisinante, il est clairement mentionné que l'un des locataires fut ministre, ministre de Louis XVI.

Bien sûr me direz-vous, il est difficile, même à un personnage potentiellement important, d'être enterrer dans deux tombes, sauf à - si j'ose dire - s'y répartir en divers morceaux. Il est en réalité probable que la stèle ogivale au dos de laquelle est signalé le ministre, ait appartenu à une première tombe du politique et de membres de la famille, vidée puis réemployé pour d'autres occupants.

Il est possible aussi qu'il s'agisse d'un réemploi suite à une erreur : car en effet, le dos de la stèle ogivale évoque "Joseph Louis" H de B alors que le financier de Louis XVI était "Joseph Emile François" H de B, comme gravé sur la pierre tombale située tout à côté.

































Mais ministre, je ne sais pas trop après tout s'il y a de quoi se vanter. Evidemment, tout le monde n'est pas ministre et c'est plutôt la preuve - pourrait-on dire - d'une certaine qualité. Mais "de Louis XVI", vraiment, est-ce que ça vaut ?
 
Depuis le début des temps modernes, il y a un demi millénaire, la France a connu bien des ministres des finances : environ deux cent cinquante individus se sont succédés à ce poste, soit un tous les deux ans. La durée moyenne d'exercice de cette charge est donc assez courte et se compte en quelques centaines de jours, sept plus exactement.
 
On ne peut pas dire que notre héros, Joseph Emile François Hervé de Beaulieu, ministre des Contributions au début de la Révolution quand Louis XVI avait encore toute sa tête, ait fait remonter la moyenne : il est en effet resté quelques petites dizaines de jours au gouvernement de la royauté finissante.
 
Certes, comme dit l'autre, la gloire n'attend pas le nombre des années. Aussi est-ce sans préjugé qu'il faut apprécier cet épisode ministériel, et le meilleur moyen pour ce faire reste d'en examiner l'œuvre.
 
Il faut se rappeler que Jo Emile traînait ses guêtres dans les parages du gouvernement en 1792, étant membre, puis président du Bureau des quinze commissaires de la Comptabilité nationale, depuis la fin de l'année précédente.
 
 
Quand arrive juin 1792, les choses vont mal et la France est en pleine crise politique, militaire et ministérielle : les girondins, faction politique alors dominante, veulent la guerre contre les rois d'Europe et souhaitent imposer certaines mesures auxquelles Louis XVI s'oppose : les ministres girondins sont ainsi renvoyés par le roi le 13 juin 1792.
 
Du coup on cherche un gouvernement et donc un ministre des finances. On ne peut pas dire que ça se bousculait au portillon. Trois pressentis refusèrent avant que Louis XVI, conseillé par Louis Hardouin Tarbé (un modéré ancien collègue de Jo Emile), ne s'adresse à Beaulieu. Bref ce n'était pas vraiment un premier choix.
 
En indiquant le nom de celui-ci au roi, Tarbé précisait que "c'était un homme très instruit et capable, dont les principes étaient excellents". Autrement dit, il était compétent en matière financière et royaliste en matière politique.
 
Et voilà-t-il pas que Jo Emile se met à faire sa mijaurée.
 
Ne valait-il pas mieux pour lui de garder son emploi tranquille au Bureau de la Comptabilité nationale que de courir les risques et les dangers d'un emploi politique aussi aléatoire en juin 1792 ?
 
Tarbé s'activa pour obtenir l'accord de Jo Emile écrivant au roi le 18 juin : "Sire, je m'empresse d'annoncer à Votre Majesté que M. Beaulieu accepte avec respect le Ministère des Contributions publiques. Il désirerait seulement que Votre Majesté voulût bien lui faire une lettre dont j'ai l'honneur de soumettre le projet à Votre Majesté" .
 
Ce dont le Capétien s'acquitta. Beaulieu se couvrait donc en obtenant la preuve qu'en acceptant le ministère, il n'avait fait que céder à la sollicitation du roi.
 
Les temps étaient troublés et à peine nommé, une insurrection secoua Paris le 20 juin. Lors de ce coup de force antimonarchique, Beaulieu donna la preuve de son attachement au roi, en figurant parmi les rares fidèles qui restèrent auprès de lui au cours de l’interminable séance d'insultes qu'il dut subir.
 
Le bref passage estival de Beaulieu au ministère fut toutefois marqué par quatre initiatives.
 
Le 23 juin, il notifia à l'Assemblée la nomination des trois commissaires administrateurs de la fabrication des assignats.
 
Le 29 juin, Beaulieu adressa un mémoire à l'Assemblée pour lui donner un état du recouvrement des trois nouvelles contributions : contribution foncière, contribution mobilière et la patente. C'était pas le pied. Il soulignait les difficultés de la mise en application des lois instaurant les nouvelles contributions publiques et demandait des mesures déjà réclamées en vain par son prédécesseur.

 
Le 5 juillet fut lue à l'Assemblée législative la lettre par laquelle Beaulieu demandait à être autorisé de faire construire au meilleur marché qu'il pourrait, les machines à décapiter qui avaient été adoptées le 20 mars précédent comme mode d'exécution capitale. L'Assemblée l'envoya promener, se retranchant (c'est le mot !) derrière le principe de la séparation des pouvoirs pour éluder la demande.
 
Le 9 juillet, Beaulieu écrivit à l'Assemblée pour lui demander de voter une loi qui fixerait l'ordre des poursuites et les peines à infliger en cas de contravention à la loi qui prohibait l'exportation de numéraire hors du royaume, afin de combattre une hémorragie que la situation politique et militaire aggravait dangereusement. Ce fut le dernier acte personnel de la gestion ministérielle de Beaulieu.


En effet, effrayés par les Brissotins (une faction assez peu modérée) qui menacent les ministres d'un décret d'accusation les déférant en Haute Cour constitutionnelle, ceux-ci remettent collectivement leur démission à Louis XVI le 10 juillet, tout en restant à leur poste.
 
Louis XVI se heurta à la même difficulté qu'en juin : personne ne voulait plus accepter de monter à bord. Comme ses collègues, Beaulieu se borna donc à expédier les affaires courantes, en attendant la relève, qui se fit attendre...
 
Le 21 juillet, on croyait avoir trouvé la perle en la personne de Bon-Joseph Dacier, un savant célèbre pour sa traduction de la Cyropédie de Xénophon, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Belles Lettres... Bref, n'importe quoi.


Mais voilà que ce poussiéreux se débine à son tour, et il faut attendre le 29 juillet pour que Beaulieu soit enfin déchargé de ses fonctions ministérielles par la nomination de Leroux-Delaville.

Ministre de plein gré un peu plus de trois semaines, du 18 juin au 10 juillet, il fut obligé de le rester malgré lui faute de combattants, une vingtaine de jours du 10 juillet au 29 juillet, soit presque autant... 

D'après l'article sur Jo Emile H de B dans :



dimanche 12 février 2017

Beaulieu : le mini-stre (1ère Partie)


Toujours soucieux de mettre en valeur le patrimoine de Guémené, je me dois, après la notice sur le château de Beaulieu, de poursuivre par un article sur le plus notable des membres de cette famille ancienne, notable en tout cas sous l'angle de l'Histoire de France, qui, comme on sait, est pour un patriote la mesure de toute chose.

Celui dont je vais vous parler n'a jamais vécu sur le territoire de notre commune, même si l'un de ses fils, comme je le mentionnais la semaine passée, entreprit la construction de l'actuel château de la Garenne à Beslé.

Toutefois, Joseph Emile François Hervé de Beaulieu est enterré au cimetière de Beslé, auprès des autres membres de sa lignée.

Il y a beaucoup de gens enterrés dans les cimetières de Guémené, Beslé et Guénouvry, et ce seul fait ne suffit donc pas à constituer une circonstance pouvant attirer l'attention des historiens locaux et du public. Ce serait trop facile !

C'est qu'en fait, Joseph Emile fut un personnage historique, de ceux dont le nom vient normalement s'intercaler dans les frises chronologiques dont on fatigue les pauvres enfants.

Vous le dirai-je enfin ? Ne l'avez-vous pas deviné ? Eh bien ce brave Beaulieu fut ministre des Contributions (autant dire du Budget ou des Finances) de Louis XVI, je dis bien XVI, oui Madame, et de surcroît au moment de la Révolution, la grande, la seule, celle qui allait ébranler les trônes, faire frémir les peuples et s'exalter les poètes.

Ce n'est pas rien, et cela mérite bien qu'on s'appesantisse un peu sur la vie de ce personnage, avant de passer en revue son oeuvre politique.

Voici donc aujourd'hui, la vie de Joseph Emile François de Beaulieu.

Jo est né à Rannée en Ille-et-Vilaine le 16 septembre 1752, et fut selon les usages de l'époque, baptisée le 19. Il était le fils de Joseph Luc Hervé, sieur de Beaulieu et de la Budrais  (1711 - 1794) et d'Agathe Emilie Bigot demoiselle de Maubusson.

Il est issue d'une famille qui gravitait autour d'activités juridiques et financières. Un de ses oncles, par exemple, Jean-Baptiste, est qualifié d'avocat au Parlement, receveur des fermes du roi à la Guerche. Dans les années 1750, il était établi à Redon, où il est receveur général des fermes de Bretagne. Receveur : autant dire percepteur.

Son frère Pierre-Marie Aimée dirigea l'exploitation de la mine de charbon de Montrelais (entre Ancenis et Angers). Cette compagnie fournissait des charbons à la verrerie d'Ingrandes qui fabriquait des bouteilles pour des vins des pays de la Loire, ainsi qu'aux arsenaux et fanaux de la côte de Bretagne.

Les activités industrielles de Pierre Marie Aimée touchaient donc à un domaine (la commercialisation des vins) dans lequel son frère cadet Jo, celui qui nous intéresse, exerçait des activités fiscales et commerciales : c'est pas aujourd'hui qu'on verrait un tel mélange des genres...

Jo Emile fit un beau mariage, quoique assez tardif : il épouse en effet en 1800 la jeune Jeanne Perrine Ridouel, sa cadette de 24 ans, fille d'un receveur (percepteur) des Domaines à Acigné. Deux fils naîtront de ce mariage.

Au physique, Jo Emile était assez grand (1 mètre 78) et brun. Bien entendu, il était catholique. Ce qui ne l'empêcha pas d'être reçu frère maçon dans la loge parisienne Saint-Jean d'Ecosse du Contrat Social.

Le Vénérable en était le marquis de la Rochefoucauld-Bayers. Jo Emile y fréquenta une grosse brochette de grands seigneurs, ministres, banquiers, agents de change...

Après des études de droit, Jo Emile suivit la même voie que son père : l’administration des fermes d'impôts en Bretagne. Il devint directeur de "la ferme des devoirs de Bretagne", à Lorient, puis à Paris au début de la Révolution.

Il avait donc une longue expérience dans le domaine de la fiscalité indirecte, lorsque la protection d'amis influents lui procura, en novembre 1791, l'un des quinze emplois de commissaire du Bureau de la Comptabilité nationale dont il devint le président.

Après l'épisode ministériel, sur lequel on reviendra une autre fois, Beaulieu ne put retourner en Bretagne, faute d'avoir reçu quitus de sa gestion à la direction de la régie des devoirs de Bretagne. Au cours de cette résidence forcée à Paris, il essaya d'intervenir pour obtenir la libération des enfants du roi.

Au milieu des violences de la fin de l'été 1792 à Paris, il fut blessé à une jambe, blessure qui resta douloureuse et finit par entraîner l'amputation de la jambe à Nantes le 23 mai 1805.

Après plusieurs demandes à la Convention, celle-ci l'autorisa enfin le 21 mars 1793 à regagner le district de Redon. Il fut ensuite nommé le 10 décembre 1793 receveur du district de Blain, mais il démissionna le 20 novembre 1794 en invoquant des raisons de santé, et jusqu'à la fin de la Révolution il s'abstint de toute participation à la vie publique locale (La Terreur avait été fatale à plusieurs de ses amis...).

Beaulieu fut ensuite nommé conseiller de l'arrondissement communal de Redon par arrêté consulaire du 1er prairial an VIII (21 mai 1800). En 1803 il était conseiller général d'Ille-et-Vilaine (élu par 118 voies sur 139).

Ce n'est que peu de temps avant sa mort (à Redon le 24 septembre 1807), qu'une délibération des commissaires de la Comptabilité nationale du 3 pluviôse an XII (24 janvier 1804) lui donna quitus définitif pour sa gestion comme "ancien directeur des ferme et régie des devoirs de la ci-devant province de Bretagne à Lorient"...

Jo Emile n'était pas pauvre. Il reçut en héritage de ses parents le manoir ancestral de Beaulieu la Garenne à Beslé. Son mariage lui apporta quelques métairies en Ile-et-Vilaine. Ce qui est touchant c'est que Jo de Beaulieu se lança entre 1800 et 1805 dans la reconstitution systématique du patrimoine parental, rachetant les parts des autres héritiers.

Sa maison de Redon était meublée de façon cossue et élégante. On sait aussi, par l'inventaire après décès, qu'il faisait négoce des céréales issues de ses métairies, qu'il écoulait par la Vilaine et l'océan vers Bordeaux.

En tenant compte des biens de sa femme, on peut estimer la fortune du ménage de Jo de Beaulieu entre 100 000 et 150 000 francs avec un revenu annuel correspondant de 5 000 francs environ, ce qui doit être pas mal. Difficile en effet de donner un équivalent en euros (peut-être 10 à 20 fois plus).

Guy Antonetti (dir.), Les ministres des Finances de la Révolution française au Second Empire. Dictionnaire biographique 1790-1814, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2007, t. I, 369 p.

dimanche 5 février 2017

Beaulieu : le château


Guémené possède un nombre important de châteaux et manoirs sur son territoire : Juzet, Bruc, Boisfleury, Tréguel, Friguel, Gré-Bréhaut, Brossay, La Vieilleville, Trenon.

On pourrait même à la rigueur adjoindre à cette liste le "manoir" de Tregroaz, près du bourg.

Aucune des communes limitrophes de Guémené ne me semble posséder un tel patrimoine.

Et j'ai omis à dessein un dernier édifice, qui est celui que je veux évoquer aujourd'hui : le château de Beaulieu-la Garenne qui se situe sur une hauteur surplombant la Vilaine, à Beslé, section de Guémené.

Ce château est en réalité situé sur le domaine de la Garenne, ancienne possession de la famille Hervé dont les ancêtres étaient sieurs de Beaulieu.

Cette famille ancienne est originaire de l'Anjou et s'est installée en Bretagne au XVIIè siècle, dans la région de Plessé, à quelques kilomètres au sud de Guémené. Un aïeul est ainsi procureur fiscal puis sénéchal de la vicomté de Carheil au début du XVIIIè siècle.

Les armes de cette famille figurent à l'armorial de 1698 parmi les 125 807 blasons que contient cette recension : "de sable aux liens de Saint Pierre, accompagnés de deux étoiles d'or en flanc et d'un croissant de gueules en pointe."

Faute de mieux, voici les armes de la famille Hervé de Beaulieu telles que reproduites dans les Annales de Nantes (1966, N°166). La ressemblance n'est pas frappante avec la description ci-dessus...


Sur la terre de la Garenne à Beslé, que la famille Hervé possédait depuis 1628, un manoir des XIVè XVè siècles s'étiolait. A tel point qu'en 1794, il fut jugé inhabitable par les héritiers.

C'est Edouard Jean Hervé de Beaulieu, né en 1804, fils d'un personnage sur lequel je reviendrai dans un futur article, qui fit construire, en 1828 - 1829, l'actuel château de Beaulieu.

L'ancien manoir croulant fut quant à lui démoli en 1867 pour y faire passer la ligne de chemin de fer de Rennes à Redon, qui court au pied de la colline de la Garenne.

Je joins deux reproductions de cartes postales anciennes qui montrent le paysage vu du château et le château, perché sur la colline.
















Ci-après une vue de l'entrée du manoir.























Comme on peut le voir, il s'agit d'une grosse maison de maître plus qu'un château comme ceux du Brossay, de Boisfleury ou Juzet.

samedi 4 février 2017

Besnier de la Grée-Bréhaut


Je crois avoir dit déjà que je m'intéressais aux objets d'occasion que je pouvais trouver dans la région de Guémené, et si je ne manque jamais de faire un tour le samedi matin à la "recyclerie" de Conquereuil, quand j'ai la chance d'être dans les parages, je regarde tous les jours les remontées de filet que j'obtiens sur le site Leboncoin.fr.

Voilà quelques semaines, ainsi, j'ai eu la grande surprise d'y découvrir une horloge comtoise assez peu chère, qui présentait le double avantage de sembler assez ancienne et assez caractéristique de celles qui peuplaient les maisons de la région, tout en présentant l'immense particularité, à mes yeux, d'être de Guémené.

Qu'est-ce donc à dire, de Guémené ?

C'est que c'était écrit sur le cadran : Besnier à Guéméné-Penfao (je dis bien Guéméné, avec trois accents graves, car c'est ainsi que cela est marqué).

Je l'ai donc achetée. Les vicissitudes de sa vie d'horloge l'avait amenée à Saint-Marc-sur-Mer, près de Saint-Nazaire par conséquent, endroit immortalisée par le film de Jacques Tati, "Les vacances de Monsieur Hulot".









































































Je me suis enquis tout de suite de savoir qui pouvait bien être ce Besnier, avant de découvrir que cette horloge était finalement assez jolie et en tout cas assez bien conservée.

Jean-Marie Besnier vivait à Guémené dans la seconde moitié du XIXè siècle.

Il était né à Vay le 16 juillet 1833 et lui-même et ses parents étaient venus s'installer à Guémené au milieu du siècle.

Son père fabriquait du tissu, étant serger, d'abord à Vay puis à Guémené, et sa mère était cultivatrice.

Après la guerre de 70, Jean-Marie Besnier vit avec sa sœur Désirée dans le bourg de Guémené, avant de se marier sur le tard.

Il épouse en effet une jeune femme de Beslé, "fille naturelle" et domestique, Marie Coignard, le 25 octobre 1879 : il a alors quarante-six ans et elle, tout juste vingt.

Le couple aura trois enfants, un garçon et deux petites filles. Hélas, le jeune Jean-Marie décède à l'âge de huit ans, le 7 octobre 1888, suivi dans la tombe par son père, le 12 octobre.

Ainsi finit l'histoire de l'horloger de la Grée-Bréhaut, puisqu'aussi bien c'est en cette partie de Guémené, à flanc de Butte, dominant le bourg, que s'éteignit le brave homme.

En tant qu'horloger, il aura donc exercer une dizaine d'années et la comtoise de Saint-Marc-sur-Mer date donc de cette époque.

Mais regardons-la de près.

Elle a le profil des anciennes horloges qui n'avaient qu'un pendule maigrichon, dotées d'une simple lentille de laiton. En revanche, elle dispose d'une balancier lyre dont la grosse lentille, assez ouvragée, comporte une décoration géométrique.

La caisse est légère et ornée de motifs plus ou moins floraux. Ses pieds sont intacts, ce qui laisse à penser qu'elle n'a pas été posée sur un sol humide en terre battue.

La partie la plus intéressante est constituée par l'entourage estampé du cadran.

Comme toujours, la scène principale est au-dessus du cadran émaillé.

Dans un ciel où l'on distingue les rayons du soleil, une Sainte Vierge auréolée émergeant des nuages joint les mains. Elle semble assise ou posée sur une ancre de marine - ce qui n'est guère confortable il faut bien le dire - dont les deux pointes apparaissent à ses côtés.

A droite un infâme serpent à écailles serpente, venant lécher de sa langue fourchue une tiare pontificale, reconnaissable à ses trois niveaux de couronnes, dont on ne comprend guère la présence.

Antidote à ce animal maléfique, probablement, une sorte d'apôtre agenouillé, vêtu d'un grand manteau, regarde la Vierge en s'appuyant sur un grand livre ouvert qui paraît reposer sur un lutrin dont on aperçoit les deux pieds.

Le livre présente un texte en latin écrit en capitales qui dit peut-être :"IPSA CONTERET CAPUT TUUM" d'un côté, et de l'autre, "PORTAE INFERNI NON PRAEVALEBUNT".

Difficile de traduire : il est question de portes de l'enfer, de renommée,...et encore, ce n'est pas sûr...

Heureusement, un lecteur attentionné, Cyrille, et une latiniste distinguée et bien serviable surtout, Ingrid, m'ont donné la clé : 

"Ipsa..." : "Elle t'écrasera la tête", parole de Dieu au serpent tentateur du Paradis perdu. 

"Portae..." : "Les portes de l'enfer ne tiendront pas". Il s'agit d'un fragment de phrase tiré de l’Évangile (Mathieu, versets 18 et 19, chapitre 16) où il est question de Saint Pierre, fondateur de l'Eglise ("Tu es Pierre et sur cette pierre, etc..."). Bref, le bonhomme à gauche est Saint Pierre (d'où aussi le bibi papal, au milieu)

Dans les coins inférieurs de la tôle de laiton de la façade, deux angelots joufflus sont à genou dans les fleurs. L'un à droite, ferme les yeux tandis que celui de gauche regarde vers le ciel mains jointes.















































En jetant un coup d’œil à l’intérieur du réceptacle du mécanisme d'horlogerie, on découvre une inscription au crayon : "Thle Jehanne 27 juin 1918".
























Théophile Jehanne est un horloger dont j'ai déjà parlé pour avoir déjà récupérer une horloge issue de son magasin, portant sa marque et la mention de Guémené-Penfao. 

Il exerça dans l'entre deux-guerres et mourrut (peut-être de pneumonie) en août 1932. Il avait donc dû procéder à la révision de cette horloge, une trentaine d'années après son achat chez son prédécesseur.

dimanche 15 janvier 2017

Tahun taha


Un PC qui rend l'âme et voilà de longues vacances. Il est temps de s'y remettre et de sortir de l'hibernation où cette avarie a malencontreusement plongé ce blog.

Heureusement, des amis lecteurs sont restés vigilants pendant toute cette période, et l'un deux, GALESE 44, a eu la gentillesse de commenter l'article que j'ai consacré naguère à une des croix de chemin dont est semée la commune de Guémené.

A vrai dire, j'ai mal parlé de cette pauvre croix et GALESE 44 me démontre qu'il n'est pauvre croix qui n'ait sa grandeur : voici donc le temps de la rédemption pour la croix du Tahun. Car il s'agit d'un objet situé dans ce gros village situé dans la partie orientale de la commune.

Dans son ouvrage publié en 1845, "Des voies romaines sortant de Blain (Loire-Inférieure)", Louis Jacques Marie Bizeul (1785 - 1861), notaire de Blain, reconverti en archéologue pionnier de l'Ouest armoricain, évoque ainsi le Tahun :

"A peu de distance d'une simple croix d'ardoise, placée au milieu de la lande, la voie [romaine] commence à descendre, et s'enfonce bientôt, par une pente très rapide, dans le profond vallon où le village du Tahun, écrit Tertre-Ahun par Cassini [grand géographe du XVIIIè siècle : je n'ai pas retrouvé cette mention sur sa carte...], est, pour ainsi dire, caché sous de nombreux pommiers dont la belle verdure, variée par l'éclat des fleurs de cet arbre si précieux pour la Bretagne, tranche de la manière la plus absolue avec les landes pierreuses qui entourent cette sorte d'oasis.

La voie [romaine] traverse la partie orientale du vallon, laissant à 300 mètre à l'ouest le village du Tahun..."

Extrait de la Carte de Cassini (région du Tahun)





















Hier il faisait beau et, retour d'une virée à Nozay, je me suis laissé aller sur les routes campagnardes de la région qui sépare Marsac de Guénouvry et qui finissent par traverser le Tahun.

Ce hameau se présente comme un gros amas de constructions anciennes réparties de part et d'autres de la route s'encaissant entre deux collines. Un air d'humidité accompagne cette petite agglomération rurale qui semble privée de soleil.

Un peu avant de sortir du village en allant sur Guémené, une petite route tourne à droite et s'engage dans une trouée entre les hauteurs qui surplombent le Don, situé à quelque distance plus au nord.

A une vingtaine de mètres à droite se dresse la croix du Tahun. Et si je persiste à la trouver assez moche, sa simplicité et sa hauteur en fond un objet néanmoins remarquable dans le cadre idyllique où elle est située.

Je rappelle que, posée légèrement en contrebas de la route, elle est formée d'un socle composé de deux parallélépipèdes rectangles de taille inégale, posés l'un sur l'autre et tachés de malsaines plaques verdâtres, et qu'une croix métallique est fichée au sommet de cette maçonnerie crépie d'un quelconque ciment gris.

La croix, forgée d'arabesques et ajourée, est peinte en gris et à peine discerne-t-on un petit Christ qui a l'air de s'ennuyer au croisement de ses deux bras.

L'ensemble doit bien faire 2 mètres 50 ou 3 mètres de hauteur, ce qui n'est pas banal.

La route est bordée à gauche par la pente orientale boisée de la colline qui supporte la chapelle des Lieussaints et, à droite, par une petite bande de terre qui descend vers le Don dans laquelle coule un ruisseau qui prend sa source quelques centaines de mettre plus au sud.





























Mais le meilleur reste à venir et j'en remercie GALESE 44 à nouveau. Car lors de ma précédente inspection des lieux, un élément capital m'avait échappé : au pied de cet édifice se trouve une source !

Un trou vaguement rectangulaire sort de dessous la chaussée. Il a été consolidé par quelques palis de schiste. Il forme à l'intérieur comme un petit réceptacle au fond duquel on distingue une eau claire.
























Au pied de la croix, dans l'herbe tout près la source, gît, orné d'une bande de fleurs de couleurs, un gros verre renversé sur un bout de bois. Juste à côté, retournée sur un petit bâton fiché dans le sol entre lierre et fougères, une chopine attend les buveurs.

























Il faut donc que cette source ait quelque vertu pour que dans ce pays de soiffards impénitents imprégnés depuis des générations de toutes les boissons alcoolisées qu'il est permis, on vienne boire de cette eau !

C'est GALESE 44 qui donne la clé de ce mystère autrement indéchiffrable, qui déclare qu'il s'agit là d'une " minuscule fontaine d'eau bénite, réputée soigner les maux des yeux". Cela mérite en effet qu'on se gâte le palais et l'estomac avec de l'eau ! 

Mais le meilleur - si j'ose dire - reste à venir. Car mon interlocuteur ajoute :"On dit aussi que le vin y coule un jour par an". Nous y voilà, l'eau transformée en vin, ça nous rappelle quelque chose ! Et puis du pinard, et du gratuit : on est bien en Bretagne, à Guémené-Penfao !

Mais le Diable (ou le Bon Dieu) a plus d'un tour dans son sac (à vin), car si la purée septembrale chère à Rabelais vient rincer le voisinage un jour par an, et à l’œil (si je puis me permettre), :"on ne sait lequel ni à quelle heure"...Hélas !..

Sûr que le voisinage doit avoir une excellente fonction urinaire....

lundi 28 novembre 2016

Le bourg s'éveille


Je suppose que vers 1905 ou 1910, quand on se lançait dans la photographie, même dans le cas où l'on appartenait plutôt à un milieu aisé, on y regardait à deux fois avant de faire un cliché. Un peu comme pour le coût des tirages, à l'époque de nos photos argentiques, ce que la photographie numérique tend à nous faire désormais oublier.

Aussi, faut-il se demander pourquoi, dans le lot des quarante-trois plaques argentiques du début du siècle dernier dont j'ai entrepris la publication et le commentaire depuis quelques temps, trouve-t-on deux épreuves figurant le même endroit, pris sous un angle quasiment identique.

Apporter une réponse, c'est entrer un peu pour la première fois dans la tête de l'illustre inconnu qui les a prises, ce qui nous rapprochent de lui, mine de rien. Deux réponses peuvent être avancées : un oubli, une erreur ou une répétition née de l'oubli ; ou bien une intention réelle, le souhait de montrer quelque chose.

Il se trouve que certains détails permettent de penser que les deux photos ont été prises le même jour, comme par exemple l'identité du profil d'arbustes en pots ou la présence au même endroit d'une brouette. 

Je considère donc que l'idée qui a présidé à ce doublon a été intentionnelle, participant du souci de montrer la vie, du centre du bourg en l'occurrence, à deux périodes de la journées différentes.

Car nous sommes en effet dans le bourg de Guémené, à l'entrée de la Place Simon, plus ou moins à l'angle de la rue Garde-Dieu et de la route de Chateaubriant, au milieu de la rue, entre les actuelles crêperie et boulangerie.

Je serais tenté de dire qu'une des photos à été prise tôt le matin, avant que le bourg ne s'anime, et donc plutôt l'été quand il fait jour de bonne heure, et l'autre dans la matinée quand la population s'est déjà quelque peu ébrouée.


Le matin tôt :

















Plus tard :















Ensuite, c'est en quelque sorte le "jeux des sept-z erreurs" et pour cela il suffit de reprendre chaque détail du décor pour s'apercevoir comment les choses ont évolué, comment le bourg s'est éveillé.


L'hôtel du Petit Joseph :
























On remarque d'abord l'absolue conformité des quatre plantes en pots au niveau des deux images, élément sur lequel je fonde donc l'idée que les deux photos sont bien du même jour. 

On remarque également que l'enseigne plaquée sur la façade (qui comprend trois mentions dont "Au Petit Joseph" et "Hôtel des voyageurs") fait référence à J(oseph) Herbert, qui tint l'établissement vers 1900 - 1910.

Sinon, l'ouverture de l'hôtel se caractérise simplement par l'ouverture de la porte au rez-de-chaussée à gauche et celle d'un des deux volets de la fenêtre derrière les pots d'arbustes.


La rue de l'Hôtel de Ville :
























La différence entre les deux détails centrés sur la rue de l'Hôtel de Ville concerne la couleur et l'animation.

La première n'est peut-être qu'un problème d’exposition car on voit guère d'écart dans les ombres portées.

En revanche, de déserte dans le premier cas, la rue est devenue active dans le second. Il y a bien sûr ce "bourgeois" en costume sombre et "melon" qui avance vers le photographe, un pied en l'air, peut-être un pipe en bouche, et qui tient un journal. Mais plus au fond, une carriole remonte la rue et s'apprête à croiser deux personnages, un homme en chapeau et une petite femme en coiffe, qui descendent vers la Mairie.


Le "Bon Marché" :
























Je ne sais pas, à vrai dire, quel lien entretenait l'enseigne du "Bon Marché" de Guémené avec le grand magasin parisien du même nom. Je crois qu'il y avait d'ailleurs un magasin de ce même type au Grand-Fougeray à la même époque.

Toujours est-il que la boutique qui faisait l'angle de la rue de l'Eglise et de la rue de l'Hôtel de Ville, tenue un temps, vers cette époque, par la famille Leroux et à un autre par la "Veuve Jarnot-David", proposait ses tissus et ses vêtements à la population guémenoise. Une observation attentive de la vitrine qui fait l'angle révèle la présence d'un mannequin.

Quatre détails marquent le réveil de la boutique de mode et de ses parages immédiats.

D'abord la fenêtre de la lucarne sous les combles a été ouverte. Et puis surtout, l'auvent de la vitrine a été déployé, sans doute pour protéger les objets d'exposition de la vitrine des effets délétères des rayons du soleil. 

On en déduit qu'il faisait beau ce jour-là et que probablement nous sommes toujours dans la matinée : la boutique étant exposée au sud-est, le soleil ne l'éclaire que dans la première partie de la journée.

Par ailleurs, la charrette que traînait en face de la boutique a disparu. En fait, elle était devant le café-atelier de mécanique de la famille Cormorais qui formait un recoin à cet endroit de la place et de la rue de l'Hôtel de Ville.

A la place, un chien bas sur pattes à fait son apparition et trottine vers le photographe. Il a tout l'air d'un petit corniaud noir et blanc dont la petite queue claire pointe vers le ciel.


Les bâtiments du nord de la place :






















Quatre entrées se présentent sur le devant des bâtiments situés au nord de la place Simon. On ne distingue clairement que la présence d'une boulangerie dont l'enseigne se lit assez bien au dessus de la troisième porte en partant de la gauche.

La marque du temps qui a passé a laissé deux indices de ce côté-là.

D'une part, du linge a été étendu, serviettes ou couvertures, on ne sait pas trop : une petite silhouette confuse et sombre semble s'incruster sous ce linge, est-ce un chien assis ?

D'autre part, la brouette, très légèrement déplacée, s'est vidée du gros chat blanc qui y reposait encore au matin et la poule noire qui rôdait dans le coin s'est volatilisée depuis.


La rue :




Le temps qui s'écoule, les activités humaines et les passages qui l'accompagnent, laissent des traces dans la rue, liées au mode de locomotion dominant de l'époque : la voiture hippomobile. Et si aujourd'hui nous subissons les gaz d'échappement de nos automobiles, la pollution de l'époque se mesurait au crottin qui jonchait les chaussées.

Visiblement les rues étaient nettoyées car rien de tel ne semble parsemer la rue dans le premier cliché, tandis qu'une grosse tache noire s'étale en plein milieu du passage, dans le second.


L'angle ouest de la rue Garde- Dieu et de la place :


La vie s'éveille de ce côté-ci également. En témoigne un habit (?) mis à prendre l'air sur le rebord de la fenêtre au premier étage.

Tout près, plaquée sur la façade près de la grille de la fenêtre d'angle, un panneau, qui épouse l'angle d'une courbe légère, signale une "imprimerie", un nom - Julien Beaudu - et mentionne un "représentant".  Une main blanche avec un index tendu paraît indiquer que tout cela se trouve non loin, dans la rue Garde-Dieu peut-être.


Autres détails :



















D'autres détails sont encore intéressants à noter, sans forcément qu'ils permettent de mesurer le temps qui passe dans cette belle matinée de la Belle Epoque, au bourg de Guémené.

J'ai mis un focus sur la carriole au loin dans la rue de l'Hôtel de Ville, avec le "Bon Marché", le bonhomme au journal et le cabot. On croit distinguer au fond, avant la mairie, une enseigne de café qui barre sur fond noir la façade d'un bâtiment.

On remarque enfin que les devantures des maisons possédaient des anneaux où l'on pouvait attacher les animaux.


Voilà c'est fini. Moi en tout cas, ça m'a amusé.