Rechercher dans ce blog

Chargement...

dimanche 25 septembre 2016

Mission de 1750 à Guémené


Fin février 1750, à Guémené, la nature se mit à frémir comme ailleurs, annonçant à certains indices le printemps, ainsi qu'il en allait année après année, et qu'il devait en aller encore pendant pas mal de temps.

Où qu'ils fussent en la paroisse, mes ancêtres, qui ignoraient l'effort commun auquel ils concourraient en procréant obscurément dans leur coin - je veux parler de ma venue sur Terre, deux siècles plus tard -, songeaient, sans penser plus loin, aux moissons de l'année dont il faudrait s'occuper.

Mathurin Simon, de la Bottais, Jeanne Houguet ; Mathurin Parageaud et Anne Leglet, de Lépinay ; Guillaume Lethu et Angélique Houguet, de la Nouasse ; René Guenet, du Luc, ou Julien Amossé, du Bas-Luc ; Julien Heurtel, Julienne Durand, de la Mignonnais, Vincent Guérin, du Calvaire, Jeanne Bréger ou Julien Perrigot, des Drieux ; Julien Dubourg et Jane Clavier, de Tréguely ; Julien Janvresse, des Mérions, Michelle Hervé, René Leglet ; Pierre Lagrée, de la Mignonnais ; Jean Orain et Julienne Sassier, du Bourg ; François Plantard, des Porteaux ; Françoise Simon : tous, de tous ces lieux épars de Guémené où le destin les avait posé,  n'avaient en réalité qu'une même préoccupation, à savoir manger en 1750.

Ainsi, ces paysans mes aïeux (il y avait un notaire, toutefois) commençaient-ils prosaïquement de s'ébrouer afin de secouer la torpeur du long hiver à peine ponctué de la tuerie du cochon ou de quelque mariage alentour.

Heureusement, il était un être en ces contrées dont les aspirations, pour lui-même et sa communauté paroissiale, étaient plus élevées : je veux parler de Julien Brohan, recteur de Guémené depuis 1744, après y avoir rempli la fonction de vicaire de son prédécesseur pendant onze ans (il restera en poste jusqu’en 1756).

C'est que ce brave homme veut le bien de son troupeau d'âmes, et pour ce faire, il a l'idée de commander une "Mission". 

Une Mission, c'est bien, ça amène un peu d'animation. Ça change, ça permet de laver la crasse d'impiété, fruit de la négligence des devoirs religieux, ça redonne un peu de tenue morale et catholique à ces brutes de paysans que les grandeurs des règnes de Louis XIV et de Louis XV ont hélas épargné.

A cette époque justement, il existe une société de nettoyage des âmes qui s'est montée depuis peu et qui s'est spécialisée dans l'action de terrain dans la région. Il s'agit de la Communauté de Saint-Laurent sur Sèvre (son siège en Vendée, alors en Poitou), fondée par le Bienheureux Louis Marie Grignon de Montfort, qui ne tarde pas à devenir la Compagnie de Marie.

Et c'est ainsi que le dimanche 1er mars 1750 débarque à Guémené une escouade de six Pères Maristes venus pour le mois. On connaît leurs noms : Audubon (c'est le Supérieur de la Compagnie), Hacquet, Javeleau, Albert, Besnard et frère Mathurin.

Deux des participants énoncés ci-dessus ne sont d'ailleurs pas des seconds couteaux

Audubon, né aux Sables-d'Olonne en 1710, se joint aux missionnaires de Saint-Laurent en 1742. Il est supérieur de la compagnie à partir de 1749 et donc au moment de son raid sur Guémené.


Audibon





















Besnard quant à lui naît à Rennes en 1717. Il se joint aux missionnaires en 1743. Il a 38 ans lorsque, sur indication du P. Audubon ratifiée par les confrères, il devient à son tour supérieur.


Besnard





















Selon toute vraisemblance, des "exercices" et des messes étaient proposées aux populations chaque jour. Ces "exercices" pouvaient consister en prêches, catéchisme, chants du chapelet, confessions, etc.... 

Ils pouvaient être complétés d'une grosse gâterie, genre : une petite Amende Honorable ; ou encore : une mignonne Rénovation des vœux de Baptême ; ou bien, pourquoi pas : une bonne grosse Consécration à la Sainte Vierge. 

Le tout avec beaucoup d'éclat et de chantilly, si possible.

Il paraît que la mission à Guémené fut très fervente. C'est toujours ça, car il semble que ça n'est pas toujours été le cas, et que le "peuple" pouvait se montrer "indifférent, peu dévot et [ça c'est le plus dur] encore moins généreux"... Ainsi, les bons Pères n'hésitaient apparemment pas à taper à la caisse du "peuple".

Le pic de la fête se tint le Vendredi Saint 27 mars. Les missionnaires s'en allèrent en effet, avec grand renfort de peuple et de chants, planter une croix sur la Grée (Bréhaud, sans doute) à la place d'une croix qui s'y trouvait déjà.

Enfin, le 30 mars, après avoir ensemencé les esprits de Guémené des bons principes de la sainte religion, les bons Pères remballèrent leur marchandise et décampèrent. 

C'est le brave recteur Brohan qui a le dernier mot : "Cette mission était d’autant plus nécessaire et a plus profité qu’il y avait treize ans qu’il n’y en avait eu une par des capucins."

Treize ans, c'est long.

dimanche 11 septembre 2016

Le lutin d'Arondel


Guémené était dans mon enfance un pays de cocagne.

Non pas qu'on y était riche, loin de là, mais, venant de la ville où tout se paye, les fruits ou le poisson que l'on mange, les passe-temps,...et où tout est limité, par l'appartement exigü, les convenances, le chacun-chez-soi,..., le fait de pouvoir manger des fruits, des baies ou d'autres végétaux "gratuits", cueillis dans les haies, les arbres ou les prairies ; le fait de pêcher sa friture, ou le fait encore de pouvoir faire bien des choses en toute liberté dans les champs alentour en n'ayant d'autres bornes que notre fatigue d'enfants, conférait à cet endroit une aura d'abondance et de bonheur inégalables.

Le Pont de la Rondelle est un haut lieu de cette mémoire, en tout cas un "haut toponyme", jalon mémoriel inaltérable, avec "la Hyonnais", "le Bourg", "Beslé" et quelques autres.

J'ai toujours pensé que telle était son orthographe et non "Pont de l'Arondel", comme on voit quelques fois dans de vieux textes. Le dilemme est simple : la première est absurde et donc cocasse, triviale presque, faisant référence à rien d'imaginable ou de sérieux, tandis que la seconde est poésie, évoquant irrésistiblement l'aronde, l'antique hirondelle, l'arondelle et donc les beaux jours.

C'est un haut lieux car c'est ici que nous venions pêcher avec mon père, ce qui en soi n'est pas très original. Mais ce pont, et au-delà de l'objet qui enjambe le cours d'eau, le site, sont exactement synonymes de ces parties oiseuses où quelques rares habitants du Don complaisaient à mordre à nos hameçons.





















De manière hypnotique, des souvenirs envahissent ma pensée à l'instant où j'évoque ces moments, et un flotteur en forme de gros radis, blanc strié de rose, danse sur l'onde molle et sombre, captant toutes mes espérances d'alors.

C'est peu dire que je conserve une grande nostalgie de cette époque et de ce lieu ; c'est peu dire que le moindre élément le concernant mobilise mon énergie.















Ainsi l'autre jour, effectuant négligemment mes recherches sur Internet comme on lancerait sans trop y croire sa cuillère à la pêche au lancer, c'est-à-dire lançant trois mots dans le moteur Google sans penser à rien, me remonte une référence mentionnant ce fameux pont.

Il s'agit d'une petite légende que je ne connais pas, recueillie par Paul Sébillot et publiée en 1894. Elle fait partie d'un recueil intitulé extraordinairement : "Les travaux publics et les mines dans les traditions et les superstitions de tous les pays : Les Routes - Les Ponts - Les Chemins de Fer - Les Digues - Les Canaux - L'Hydraulique - Les Ports - Les Phares - Les Mines et les Mineurs".





















C'est qu'en 1889, cet ethnologue, écrivain et peintre français, originaire de Bretagne (1843 - 1918) - et qui consacra à sa province natale nombre de ses travaux -, est nommé chef de cabinet au ministère des Travaux publics, dont son beau-frère, Yves Guyot, est titulaire. Il reste à ce poste jusqu’en 1892, observatoire idéal qui lui permet de recueillir de nombreuses informations qui feront l’objet du volume mentionné ci-dessus.

Ce petit conte à pour épicentre un "pont de l'Arondel" qui n'a rien à voir avec le bel ouvrage que l'on peut encore observer et qui fut construit au milieu du XIXème siècle. Cet antique dispositif n'était probablement pas localisé à l'endroit exact où se trouve ce dernier, mais dans les parages, là où l'on devait pouvoir passer le Don plus ou moins à gué.

Dans cette histoire il est question de "frairies", une de Guémené et l'autre d'Avessac, commune limitrophe de Guémené dans cette partie ouest de la commune. Et d'autres lieux ou personnages sont évoqués, sur lesquels quelques éclaircissements pourraient être utiles.

Les frairies étaient une organisation sociale et religieuse des pays ayant parlé breton, héritée des vieilles institutions celtiques ("clans"), datant du VIème siècle, laquelle perdura jusqu'à l'époque moderne.

Dotées d'un chef, d'un saint patron, d'une chapelle et parfois d'un cimetière, ces entités géraient en particulier les terres communes et aidaient leurs pauvres.

La frairie de Sarran  à Guémené-Penfao occupait un espace géographique assez restreint (une quinzaine de kilomètres carrés), complètement à l'ouest de la paroisse, au sud du Don.

Sarran viendrait du breton et signifierait "ruisseau des grenouilles" peut-être en référence au proche ruisseau qui marque la séparation avec Avessac et qui va se jeter dans le Don.

Cette frairie était placée sous le patronage de Saint-Cloud (deux lieux-dits en témoigneraient encore) et regroupait les villages de La Jaunais, l'Epinais, Sarran, la Bottais, la Glaudais, le Pas-Heurtel, la Moussaudais, le Calvaire, le Plessis, Bolbrun, la Gautrais, le Perron, les Merions, les Mortiers, Vieux Champ, Orvault, la Nouasse, Port Jarnier (et surement la Rue Hamon, aujourd'hui disparu).

La frairie de Linsac, sur Avessac, occupait l'aire mitoyenne de la précédente, également au sud du Don. Dédiée à Saint Germain, elle comprenait les hameaux de la Boëssière, la Marotais, Linsac, le Pont, les Patys, Rohouan (Rohan), la Rochelle, la Houssais, le Chien-Hanné, la Triardais, la Sencerie, la Bodinière, Kermagouër, le Moulin-Neuf.

Le gué de Montnoël dont il est fait état également se situait probablement au bas de la métairie du même nom située sur le territoire de Guémené, en surplomb de la vallée du Don, au Nord de la frairie de Linsac, quatre kilomètres environ en aval de l'actuel pont de la Rondelle.

Kermagouër s'appelle aujourd'hui Camargois. C'est une éminence qui se trouve à la sortie de Guémené, à gauche sur la route de Redon. Une carrière de pierres en marque de nos jours l'emplacement. 

Cette colline regroupe encore trois moulins à vent. L'un a été transformé assez laidement (la tour crénelée et cimentée qu'on aperçoit depuis la route), un autre plus discret est en cours de restauration et un troisième, endormi dans un sous-bois est resté dans son jus antique.






















Derrière cette colline, au début de sa pente sud, des fouilles ont révélé les restes d'une villa gallo-romaine avec four et thermes. Kermagouer (ou Kermagoër) veut dire "village des murailles", faisant certainement référence aux ruines romaines toutes proches.





















Enfin l'histoire que vous languissez de lire comporte une allusion au "seigneur de Treguel et de la Rivière-Lanvaux". Treguel est une terre située à Guémené-Penfao, qui possède un magnifique château du XIXème siècle, à deux kilomètres au nord du pont de la Rondelle actuel. La Rivière-Lanvaux était une possession située sur Avessac.














Le premier seigneur de ce nom identifié est Pierre Rouaud, écuyer qui vivait à la fin du XVIème siècle. Ses descendants occuperont la position jusqu'à la Révolution.

Voici maintenant enfin le petit conte transcrit par Paul Sébillot :

Dans le temps que les gens de la frairie de Sarran, en Guémené-Penfao, étaient obligés de payer dîmes et redevances au seigneur de Treguel et de la Rivière-Lanvaux, c'était pour eux, comme pour les gens de la frairie de Linsac, en Avessac, grande peine et sujet de crainte lorsqu'il leur fallait franchir le pont d'Arondel pour se rendre au Manoir. 

Il n'y avait, en effet, dans ce temps, aucun pont sur la rivière du Don. souvent débordée et fort large, et au gué d'Arondel seulement se trouvait une large planche appuyée sur les deux rives. Or c'était à dessein, disait-on, que les seigneurs de Treguel maintenaient cet état de choses. 

En souvenir de services rendus jadis par un des leurs, un lutin s'était constitué le gardien de ce pas- sage et ne laissait point les mécréants le traverser indemnes. Mais ses châtiments ou ses malices atteignaient surtout ceux qui, d'une façon quelconque, cherchaient à nuire à son seigneur.

C'est ainsi que chaque tenancier qui mettait dans ses pochées une mesure de grain ou de farine inexacte était sûr de piquer une tête dans la rivière du Don, dont il ne se tirait jamais alors sans grands dommages, grâce au lutin d'Arondel, qui, infailliblement, tournait la planche sens dessus dessous dès que le manant s'y était engagé.

Un jour, un meunier de Kermagoër en la frairie de Linsac, se croyant plus fort que les autres, voulut tromper le lutin. N'ayant rempli sa pochée qu'aux trois quarts, il mit des pierres sur le dessus pour compléter le poids, se promettant de les sortir du sac après avoir franchi le pontet avant d'arriver à Treguel.

Mais le lutin devina le subterfuge, et le meunier, précipité dans la rivière, fut entraîné par les eaux jusqu'au delà du gué de Montnoël où, pour sa punition et volerie, il fut changé en une grosse pierre, qui se voit encore sur le bord du Don et s'appelle de son nom, la roche Mengraal."














Je n'ai pas trouvé de trace de la roche Mengraal. Avis aux amateurs : je suis preneur d'une photo...

lundi 15 août 2016

Incursion photographique dans les fêtes religieuses d'antan


Il faut aussi des articles courts, surtout quand l'objet se suffit à lui-même : point aujourd'hui donc de long récit.

Voici pour le plaisir des yeux, une incursion dans un passé religieux et social inimaginable de nos jours, quatre photos montrant trois fêtes religieuses vers 1900 à Guémené.

Ces photos sont issus du fonds photographique mis à disposition par J. M. : qu'il en soit remercier à nouveau.

Les trois fêtes sont, d'une part, le pèlerinage annuel à Sainte Anne de Lesssaint, en 1910 ; d'autre part, une communion solennelle en 1889 et, enfin, une Fête-Dieu survenue en 1908.


Le pèlerinage sur la colline de Guénouvry se tient fin juillet, la fête de Sainte Anne tombant le 26 juillet. Les prêtres des trois paroisses de la commune y dirent sans doute la messe : Alexandre Arbeille, curé de Guémené, Jacques Dugast, curé de Guénouvry et Alexandre Rousseau de Beslé.

C'était un grand rassemblement populaire de toute la région, avec messe en plein air et attractions foraines ou commerciales. Les parents de J. M., mon fournisseur des photos, y vendaient par exemple des fruits, à leur époque...

La photo est donc prise sur le versant sud-est du sanctuaire. On y remarque au premier plan des enfants et des personnes "de qualité" : les paysans restent en retrait. Il s'agit probablement d'une photo de famille.

Il y a une "grotte" sur le côté nord de la colline nichant une Sainte-Anne, en contrebas de la chapelle. Les pèlerins (les femmes surtout) y allaient bien sûr faire leurs dévotions à cette brave sainte par le chemin abrupte qui y descend. Il était d'usage que le chemin de retour, le raidillon qui remonte vers la chapelle, soit fait à genoux !



















Voici maintenant une communion solennelle à Guémené en 1889, date à laquelle le curé de Guémené est Joseph Revert, le"bâtisseur" de la monstrueuse église actuelle de Guémené, ses vicaires étant Auguste Hervé et Jean-Baptiste Chotard.

Il est probable que les curés et vicaires de Guénouvry (Jean-Mathurin Birot, Noël Lecarré, Pierre-Marie Pabois et Alexandre-Marie Rochet) ainsi que ceux de Beslé (Nicolas Lescaudron et Pierre-François Lescaudron) aient été de la partie.

Nous sommes dans le bourg, quelque part que je n'ai pas réussi à situer. On y distingue principalement des jeunes communiantes de la génération de ma grand-mère, sensiblement (1895), en aube blanche et voile portant des bannières claires surmontées d'une petite croix.

Quelques femmes et jeunes filles au premier plan en costume du pays sont accompagnées par une femme chapeautée plus "bourgeoise" (elle a un gros nœud sur les fesses). On remarque aussi deux hommes dont l'un porte une bannière de frairie.

















Et le meilleur pour la fin  : deux clichés de la Fête-Dieu de 1908 qui devait tomber le jeudi 18 juin.

La première est prise Place Simon, à côté de l'ancien présidial du XVIème siècle, le Vieux-Logis dont on distingue la tour hexagonale et pointue, à gauche.

La photo révèle le gigantesque reposoir en gradins au sommet duquel est installé un autel. Dans des niches de part et d'autre de l'hôtel et au-dessus, trois statues de saints contemplent l'assemblée.

Sur les gradins et à leurs pieds, des prêtres et des enfants de choeur vêtus des habits rituels. On note aussi quelques petites filles en robe blanche, auréolées d'une couronne de fleurs.

Beaucoup de fleurs autour du reposoir et, en cercle au milieu de la place, on observe une jonchée artistique.

Des guirlandes de fleurs et des étendards flottent au vent. Des hommes et des femmes sont massés au pied des gradins, à droite et à gauche.






















Maintenant la foule des officiants et des badauds s'est ébrouée. La procession a quitté la Place Simon et emprunte la rue de l'Hôtel-de-Ville. 

On distingue l’hôtel du Commerce (le plus gros bâtiment). En face, la mairie avec les étendards, une boulangerie. 

Au loin, au bout de la rue à l'angle de la Place Simon, l'hôtel du Petit-Joseph laisse flotter des étendards à ses fenêtres. A l’arrière-plan, le château massif de la Grée-Bréhaut domine la situation.

Les processionnaires défilent entre deux haies d'arbustes et foulent d'autres jonchées. La foule compacte suit un dais en se protégeant du soleil avec parapluies et ombrelles.

















Eh ben, ça donnait...

dimanche 7 août 2016

Ololê, les Hermines !



Une fois encore, les chapitres des livres d'histoire s'illustrent à Guémené, échantillon du Monde. Le cas présenté aujourd'hui montre, en plus, le double sens des choses : un sens malin : la tentative insidieuse d'embarquer la jeunesse de Bretagne sur les pentes d'une idéologie pernicieuse ; un sens bénin : l'enthousiasme d'enfants à s'engager auprès des autres, à apprendre et à prouver leurs réels talents.


Lors de la Seconde Guerre Mondiale, en Bretagne, des groupes régionalistes, profitant de l'Occupation, s'agitent et tentent en effet d'entraîner une partie de la jeunesse. 


A cet effet, un journal et une organisation inspirée du scoutisme sont mis en place et déploient leur propagande et leurs activités.

A Guémené, une famille (au moins) s'abonne à la publication et deux de ses enfants s'enrôlent dans l’organisation de jeunesse. 


Mais de quoi s'agit-il ? Je condense ci-après un excellent article de Françoise Morvan, éditrice, dramaturge et essayiste.

Le 15 novembre 1940, les Éditions du Léon, propriété des frères Caouissin, situées à Landerneau, publient le premier numéro d'un journal destiné à la jeunesse bretonne : Ololê (
Ohé, en breton).

René Caouissin, membre du mouvement autonomiste Breiz Atao et auteur, en 1938, d’une apologie du groupe terroriste Gwenn ha du, prend la direction de la maison d’édition et Herry Caouissin est rédacteur en chef du journal. Ce dernier fut le secrétaire de l’abbé Perrot, lui-même engagé dans le combat nationaliste. 


Le journal Ololê, dont la devise est Doue ha Breiz (Dieu et Bretagne) se caractérise par un prosélytisme nationaliste et chrétien. Pétainiste, il vise en fait une autonomie de la Bretagne dans le cadre du Reich. Pour cela il s’appuie sur une histoire de la Bretagne présentée comme en lutte, depuis les origines, contre la France.

Il rassemble une équipe impressionnante et tire à trois mille exemplaires (vingt mille pour les numéros spéciaux), chiffre considérable, vu la pénurie de papier. Au nombre des collaborateurs, des illustrateurs de renom : Benjamin Rabier, Félix Jobbé-Duval, Étienne Le Rallic et d'autres, plus ternes, sélectionnés en fonction de leur appartenance idéologique. Une trentaine de collaborateurs au total.

Ololê, de simple publication pour la jeunesse, devient rapidement un outil de propagande politique symbolisé par l’Urz Goanag Breiz (UGB - Ordre de l’Espérance) qui vise à enrégimenter filles et garçons (les premières faisant parties des Hermines, les seconds des Loups).





















C'est une une sorte de scoutisme breton, avec organisation de camps, de tournois en relation avec le Bleun Brug (association militant régionaliste et catholique) de l’abbé Perrot, de concours. 

L'UGB fournit du matériel de propagande sous forme d’écussons, de cartes, de papiers à lettre, de fanions, et prolonge le journal par des éditions militantes.

Avec l’exécution de l’abbé Perrot par la Résistance le 12 décembre 1943, la ligne politique d'Ololê se durcira encore.

Les quatre frères Caouissin, finissent par s’engager dans le Kommando de Landerneau chargé de traquer les maquis et dénoncer les résistants.



Deux jeunes filles de Guémené appartenant à une famille du bourg, disais-je, sont abonnées à Ololê . Je n'imagine pas un instant qu'elles-mêmes (ni leur famille) l'aient fait par engagement politique. 

En septembre 1944, d'ailleurs, l'une d'entre elles composera une rédaction sur le thème du plus beau jour de sa vie où elle évoquera la Libération de Guémené par les Américains. Sans doute, simplement, n'était-ce pas un mauvais journal pour enfant.

Non contentes d'y avoir souscrit, elles sont également impliquées dans la vie de ce journal et dans les activités que suscite cette publication auprès de ses jeunes lecteurs.

Ces jeunes filles sont Marcelle et surtout Michelle Cochetel, filles du sabotier Léandre Cochetel et de Marcelle Marie Naël. Je dis "surtout" parce que si l'on en juge par les traces laissées dans les différents numéros d'Ololé c'est principalement Michelle qui apparaît. La première est née fin 1930, la seconde début 1929.

Ma mère parlait avec respect de cette famille nombreuse : neuf ou dix enfants que les parents élevèrent sans doute avec beaucoup de mérite et dont plusieurs avaient "réussi". 

Elle manifestait aussi une certaine déférence envers la figure de Marcelle Naël qui, selon elle, "savait écrire" et démêler les "papiers". Ma grand-mère, qui longtemps travailla chez la bouchère voisine de la rue de Mirette, avait, semble-t-il, eu l'occasion de solliciter son aide.

Pour moi, c'est le souvenir imprécis d'une visite avec ma grand-mère dans les années 60, et une canne à pêche ainsi qu'une épuisette qui barraient de façon intrigante le mur blanc extérieur de la grosse maison sise à l'angle de la rue de l’Épée et et de la rue de l'Eglise : Léandre Cochetel, le Père Cochetel, était, dit-on, un grand pêcheur.

Au total, les deux jeunes filles sont mentionnées ou apparaissent à quatorze reprises dans les différents numéros de la publication régionaliste.

Ces apparitions sont réparties entre des contributions sous forme de textes ou de dessins ; des annonces de dons en argent dans le cadre de listes publiées par le journal ; des annonces à l'initiative de Michelle concernant un événement personnel ou familial ; des palmarès de divers concours organisés par la publication ; des annonces d'admission dans les scouts de UGB.

Marcelle, alors âgée de onze ans, est mentionnée une première fois parce qu'elle a obtenu un deuxième prix dans le cadre d'un concours de broderie et une seconde fois au titre de son admission comme "Hermine" dans l'Urz Goanag Breiz.










Incidemment, on notera avec intérêt que "Guéméné-Penfao" (sic) ne dépare pas, en matière de "bretonitude", entre Lohuec et Landernau. On remarquera également que notre commune est situé en "L. M.", autrement dit : en "Loire-Maritime"...

Pourquoi pas, après tout : ce nom a failli être celui du département quand, au milieu des années 1950, la question du changement vint sur le tapis. Les élus départementaux en tenaient pour "Atlantique" alors que le Conseil d'Etat souhaitait "Maritime", comme pour la Charente et la Seine.

Le concours d'admission dans l'UGB est, comme l'indique le journal, une épreuve culturelle, permettant de s'assurer d'un minimum d'imprégnation de culture bretonne de la part des impétrants scouts. 

La rédaction d'Ololé précise d'ailleurs que la lecture du journal ainsi que de certains ouvrages publiés par le groupe d'édition, permettent de se mettre à niveau.

L'entrée dans la formation de jeunesse ne s'achète pas (par une cotisation), mais elle se mérite par l'adhésion aux "valeurs" de la Bretagne.















On ne sait comment était organisées pratiquement les épreuves (sans doute un questionnaire à remplir et renvoyer), mais il est amusant de constater que, comme pour le baccalauréat, on peut obtenir une mention. Tel fut le cas de Marcelle ("bien", en l'occurrence), en décembre 1943.






















Voici pour la cadette : c'est donc Michelle, l'aînée, qui se taille la part du lion.

Michelle, comme Marcelle, va faire partie de l'Urz Goanag Breiz et, en novembre 1943, on apprend qu'elle a totalisé 128 points sur 130, acquérant selon le critère du moment, une mention "bien", frôlant le "sans faute" et donc la mention "très bien".






















Michelle est la cheville ouvrière de la relation familiale avec le journal.

C'est d'ailleurs une relation très affective : Ololê, et, au-delà, la communauté qu'il rassemble (les jeunes Bretons) sont des amis à qui on peut confier ses oeuvres, mais également des nouvelles personnelles. L'implication de Michelle Cochetel se traduit par des classements récurrents lors des épreuves lancées par le journal.

Sur le premier volet, voici par exemple l'annonce de la naissance d'une petite sœur, le 13 octobre 1943, dans la déjà grande famille. Michelle fait connaître la bonne nouvelle au journal et y exprime son enthousiasme à l'arrivée de ce neuvième rejeton Cochetel en cette période de guerre et de pénurie. 

Même si neuf enfants c'est déjà une fratrie plus que conséquente, la jeune fille envisage la suite et plaisante : "...belle famille n'est-ce pas ? avec une rallonge à la table, en se serrant, bien que la maison soit petite, nous trouverons bien une place pour la nouvelle pouponne et même pour d'autres."

Evidemment, le journal, en pleine France sous influence nataliste, catholique et maréchaliste, se rengorge et ne peut s'empêcher d'en rajouter une couche : "Avec de si beaux foyers la Bretagne peut envisager l'avenir avec confiance car ils sont son Espérance". On dirait un bout de sermon ou un passage des Évangiles.


















Michelle apparaît également à deux reprises, dans des listes de donateurs.

Une première fois il s'agit d'un appel à fonds du journal auprès de ses lecteurs, sous le haut patronage de Saint Yves.

Visiblement en difficulté financière, la publication honore ses bienfaiteurs. La jeune guémenoise y est signalée pour 10 francs, une somme équivalant à 2 euros 30 de nos jours, mais qui n'est pas ridicule.

On observera par ailleurs avec quelle légèreté d'âme la rédaction d'Ololê tape ses (jeunes) lecteurs.






















Une autre occasion s'offre à Michelle Cochetel d'apparaître dans le cadre d'un appel à générosité. Ololê récolte en effet de l'argent pour les sinistrés de Saint-Nazaire. Ceux-ci sont présentés comme des "Ololéiz".

Cette collecte est nommée "l'écot de la guerre" (skoden ar brezel) et survient suite aux terribles événements de fin février 1943 où trois cents quadrimoteurs américains larguèrent pendant plus de deux heures des bombes explosives et incendiaires sur la ville, créant six cents foyers d’incendies et détruisant près de la moitié de la cité. On peut imaginer l'émoi dans la région.

Michelle Cochetel est portée dans ce qui est donné comme la quatrième liste de donateurs pour 15 francs (3 euros 50), à côté d'autres individuels mais aussi d'écoles, ce qui montre le niveau important de solidarité qu'a entraîné ce désastre.






















L'engagement de Michelle dans Ololê tient beaucoup aussi à ses talents d'écriture et de dessin, parfois mêlés d'ailleurs.

Cela se traduit indirectement par l'apparition du nom de la jeune fille dans des classements de concours.

Voici pour commencer un 10ème prix gagné en juin 1941 au concours de contes, obtenu pour un texte autour de la légende du moulin de Guérande.

Il s'agit d'un conte édifiant où un meunier pauvre mais malin passe un pacte avec le Diable mais, à la fin, le roule. Pour prix de son son âme, Satan lui bâtit un moulin, mais au moment où il va poser la dernière pierre, le meunier y substitue une statue de la Vierge, qui fait fuir le Démon...

Pour ce récit, Michelle gagna un très beau livre (aujourd'hui recherché) : La jeunesse bretonne sur les pas de ses saints, ouvrage de Marthe Le Berre, avec des bois gravés de Xavier de Langlais, artiste et militant breton.






















En septembre 1942, Michelle remporte également le premier prix de "la lettre d'Ololê à sa Maman", catégorie texte en français.

On retrouve en octobre 1942 Xavier de Langlais dans un jury où figure aussi le peintre et graveur Xavier Haas, réuni pour départager des oeuvres graphiques ayant pour thème "Cinq sujets de la vie de Jean V". Michelle y remporte le 2ème prix parmi ceux qui ont effectivement traités cinq sujets.

Ce duc de Bretagne qui naquit à la fin du XIVème siècle et régna une quarantaine d'année joua un jeu de balancier entre Français et Anglais durant la Guerre de cent Ans. Au bout du compte, il étendit sensiblement le domaine ducal de Bretagne. De quoi inspirer...






















En septembre 1941, Ololê publie un premier dessin de Michelle Cochetel. Il représente la Fée Carabosse, sous les traits d'une pauvresse en bonnet pointu et sabots, le menton en galoche, brandissant un bâton vers des petits lutins qui la narguent. 

Le texte d'une chanson, présentée comme faisant partie du folklore de Guémené, accompagne le dessin publié dans le rubrique "le Coin des humoristes".






















Six mois plus tard, en mars 1942, c'est un autre dessin que publie le journal, visiblement ému par l’enthousiasme de la jeune fille à la réception de l'édition de Pâques qui était en couleur.

Le légende du dessin est : "le cadeau des cloches, le plus beau de tous : l'Ololê de Pâques !...".

On y voit, dans une cour pavée, un grand garçon à béret entouré d'enfants plus jeunes, filles et garçons, brandir l'exemplaire tant prisé.

Voici le mot d'accompagnement envoyé par Michelle : "Cher OLOLE, Je tiens à t'envoyer mes félicitations pour ton numéro en couleurs, en même temps qu'un petit dessin qui je l'espère t'agréera, car j'y ai mis tout mon coeur. Que tu étais bien beau quand je t'ai reçu ce matin ! Dommage que tu ne sois pas de même chaque semaine...Cela viendra peut-être un jour !... Dans cet espoir je te dis toute mon amitié, cher OLOLE. Michelle Cochetel."






















Quelques mois plus tard encore, en août 1942, Michelle envoie une autre contribution personnelle dans le cadre du soutien au journal. Il s'agit d'un dessin accompagné d'un poème.

Michelle a composé une allégorie du sauvetage du journal assimilé à une embarcation en péril. De jeunes enfants au bord de la mer hisse avec une corde la barque vers la grève. Au premier plan à droite, d'autres enfants prient Saint Anne qui a mis la main à ce sauvetage (Saint Yves aussi d'ailleurs).

Le poème comprend sept strophes de quatre vers. Chacun de ces quatrains contient deux vers de sept pieds et deux vers de quatre pieds.

Il raconte l'histoire de la mobilisation des enfants d'Ololê qui touche les deux saints qui intercèdent auprès de Dieu pour que la tempête (financière) cesse. A la fin tout est à nouveau pour le mieux.






















En mai 1943, un nouveau dessin de Michelle vient illustrer la fête des Mamans. Une petite fille se blottit contre sa jeune et belle maman, assise, qui porte un autre enfant plus petit, à qui elle offre des fleurs. 

Derrière la jeune femme, debout, portant gilet, béret et sabots, le jeune Papa étend une main bienveillante sur l'épaule de la maman. A gauche, un garçon assez grand s'apprête à remettre un cadeau (un poème ?) à la brave mère de famille.

Un quatrain agrémente également ce dessin :

Maman, prend ce bouquet de fleurs sauvages
C'est aujourd'hui la fête des mamans
Et puisque tous nous avons été sages
Embrasse-nous au front bien tendrement.






















Enfin pour terminer, dans la rubrique "les échos d'Ololê," en janvier 1944, on apprend que Michelle Cochetel, de Guémené-Penfao : "est heureuse de nous faire part de son succès à un concours de dessin organisé par l'Enseignement Secondaire et technique qui a donné à la lauréate une prime de 1.000 fr."














Sans doute Michelle et Marcelle auraient pu continuer à alimenter de leurs talents le journal. Mais la Libération approchant, Ololê n'avait plus beaucoup de temps à vivre et il disparut après son 132ème numéro, le 28 mai 1944, quelques jours avant le Débarquement en Normandie.

Michelle Cochetel écrira plus tard deux romans.

Voilà comment l'Histoire passe à Guémené.